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Maîtresse de pâte à modeler

Il y a un an, j’obtenais le concours de professeur des écoles, après une reconversion coup de tête. J’étais affectée à l’école maternelle de mon village, celle de mes enfants et on me confiait 21 petites patates complètement barrées pour une année de stage à mi temps avec l’école des maitresses afin de parfaire ma formation.
Aujourd’hui j’ai réussi mon année. Mes partiels et mon mémoire sont quasiment dans ma poche. Mais surtout, surtout, j’ai participé au « mouvement ». Grosse tambouille de l’éducation nationale, où tu dois faire des petits vœux et serrer les fesses pour avoir un poste (un post de maitresse « fixe » ou de remplaçante pour faire court). La chance m’a à nouveau souri puisque dès ma première année j’ai obtenu un poste à titre définitif (déjà c’est énorme) mais en plus dans mon secteur géographique et surtout, surtout : en maternelle. J’aurai donc MA classe rien qu’à moi, à temps plein, dans une super école. Ma carrière commence bien.

Mais qu’est-ce qu’être maîtresse en maternelle ?

Pour le commun des mortels, une maîtresse de maternelle fait des boudins en pâte à modeler et des tours de Lego de 8h30 à 11h30, la sieste de 13h30 à 15h00 et fabrique des trucs moches en rouleaux de PQ jusqu’à 16h30.
Déjà être prof ne t’apporte pas beaucoup de crédit (« toujours en vacances ceux-la !»… Au prochain qui me soumettra la réflexion, je lui offrirai un revers dans sa gueule des programmes et de mes fiches de préparation). Mais alors être maîtresse DE MATERNELLE, c’est le pompon. Je passe mes journées les doigts dans la peinture en chantant frère Jacques.

Il y a du vrai. Lego, pâte à modeler et crayons de couleurs sont mes outils de travail. Comme les gommettes, les mouchoirs et les comptines qui restent dans la tête. Mais l’objectif de ma journée va un peu plus loin que de supporter le niveau sonore élevé d’une vingtaine d’enfants de 2 à 4 ans.
À l’école maternelle on fait des maths, du français, des sciences, de l’art… Oui oui. À l’école maternelle on fait des maths (la dernière fois que j’ai dit ça, la personne en face de moi a ri aux larmes… avant de comprendre que j’étais sérieuse).

Cette année en petite section mon challenge est de faire comprendre à 21 patates ce que signifient 1, 2 et 3. Ça vous parait simple non ? Mais c’est quoi 1 ? Ça veut dire quoi 2 ? La numération est une notion très abstraite, impalpable et je dois lui donner du sens. Alors quand mes élèves commencent à comprendre que 2 souris, c’est pareil que 2 éléphants et que des étoiles s’allument dans leurs yeux, je suis la plus heureuse des maîtresses. Et quand je leur demande comment pourrait-on faire 2 avec les doigts DES DEUX MAINS, qu’ils me montrent tous 4 (2 sur chaque main) mais qu’une petite leur dit en zozotant« Maiiiiis non!!! Deux c’est 1 et encore 1 » et qu’elle m’illustre la bonne réponse, un petit doigts boudiné sorti sur chaque main, je sabre le champagne. Mais on ne s’arrête pas là. On fait de la géométrie aussi. Des algorithmes (et ouaiiiiiis mon con!). On fait des algorithmes avec des perles en bois mais on fait des algorithmes quand même.

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En français, on va travailler l’oral et même l’écrit. Les pronoms pour désigner les autres, faire de belles phrases pour se faire comprendre, oser entrer en communication. On va petit à petit comprendre qu’un mot ce n’est pas que du sens. C’est aussi un code. On va petit à petit comprendre le système alphabétique. Et puis on s’exercera à écrire avec la maîtresse en lui dictant des choses (attention, on ne parle pas comme on écrit). On fait de la littérature et du théâtre. Et du graphisme aussi. Muscler ses petits doigts pour gagner en dextérité. Commencer à tracer des traits, des cercles, des lettres. Écrire son prénom, de gauche à droite. Une lettre après l’autre. Et dans le bon ordre. C’est peut être logique pour vous mais c’est tout un apprentissage pour un enfants de 3 ans car tout ça, ce sont des conventions culturelles. Et lui les conventions… il se les carre aux fesses.

En sciences, nous avons étudié le changement de la matière. Rien que ça. Ça t’embouche un coin hein! Mais ce qu’il y a de bien en maternelle, c’est qu’on étudie le changement de la matière en faisant du chocolat chaud et de la compote de pommes bio ! Le but ? Comprendre qu’il n’y a rien de magique. Que la compote n’arrive pas comme par enchantement dans ton bol le matin. Qu’il y a un processus. Que la chaleur a le pouvoir de modifier la matière. Les sciences en maternelle, c’est permettre aux enfants de comprendre le monde qui les entoure. Les sortir petit à petit de leur pensée magique, de les ramener vers un monde plus rationnel. C’est aussi les sensibiliser au développement durable et à l’écologie. Et puis se repérer dans l’espace et dans le temps.
On fait du sport. Tous les jours. Et puis on peint. On découvre de grands artistes. On s’exprime librement avec un pinceau, les doigts, des tampons, de la peinture, de l’encre… et puis on chante pour être ensemble. On chante pour apprendre à compter. Pour repérer des régularités dans la langue française.
Et puis on apprend à vivre ensemble. À respecter les autres. À trouver sa place dans un groupe. On apprend à faire seul et à gagner en autonomie. On apprend à se servir des outils de l’école aussi : les crayons, les ciseau, la colle… (« on ne mange pas la coooooolle !! »)
On fait tout ça. Et bien plus encore. En une journée. Et en jouant. En maternelle on apprend par le corps, par le jeu, par la répétition et l’affectif.

J’aime ce métier. Moi au boulot, on me dit « je t’aime » et on me fait 27 câlins-morves par jour. Tu peux en dire autant ? J’aime mon boulot même s’il m’épuise, s’il distille toute ma patiente. J’aime me creuser la tête chaque soir (parce que oui, le métier d’enseignant c’est beaucoup de travail à la maison) pour résoudre les échecs de la journée : pourquoi il n’a pas compris que 3 c’était 1 et encore 1 et encore 1 ? Quelle activité lui reproposer demain pour qu’il percute ? Et si je changeais le matériel ? L’approche ? Je le prends seul ou en groupe ? Peut être qu’avec des legos…

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Être maîtresse c’est se remettre en question tous les jours. C’est s’adapter à chacun. À leurs réussites pour les emmener plus loin, à leurs difficultés pour ne pas les abandonner en chemin. Être maîtresse en maternelle c’est voir le fruit de son travail au fil des mois. Voir ses petites patates grandir, apprendre et s’épanouir.
Être maîtresse en maternelle c’est beaucoup de travail, souvent plié en deux pour être à leur hauteur. C’est des oreilles explosées et des scènes totalement surréalistes chaque jour (« Les enfants aujourd’hui on va planter des graines » « oui mais moi ma maman elle m’a dit de mettre ma culotte rouuuuuuuuge » « Kéééééévin il a coincé ses doiiiiigts dans le banc!! » « C’est l’heure de la cantine ?! » « Mais moi je veux pas aller à la cantine!!!! »… »On va juste planter des graines les loulous… juste planter des graines ».).
Être maîtresse de maternelle c’est savoir pourquoi tu te couches fatiguée le soir. Mais surtout pourquoi tu mets ton réveil pour le lendemain. C’est se sentir utile. Utile pour une poignée de patates qui comptent sur toi.
Et survivre à 9 mois de patates surexcitées, ça vaut bien quelques semaines de vacances.

Shivamama

PS : Pour vous permettre de comprendre ma chance, je vous conseille l’excellent article de Nina, une maitresse en baskets, qui décrit avec beaucoup d’émotions la galère du « mouvement » et les débuts difficiles dans le métier de Maikresse quand on a peu de point. Je lui souhaite un mouvement moins galère cette année et de retrouver vite le chemin de la maternelle. Bon courage à toi.

19 Commentaires

  • Mirabel Clemente 9 juin 2018 at 10 h 09 min

    Toujours aussi prenants ces articles ! Bravo madame la maitresse . Ma fille va rentrer en 2e année de maternelle , et ca me subjugue tout ce que l’on apprend à cet age , c’est grâce à vous les maitres et maitresses quelle évolue , apprend , se sociabilise , et rentre crevée le soir (merci !)
    alors encore bravo pour ce joli métier , pas facile du tout ! Et merci pour ces articles .

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    • Shivamama 9 juin 2018 at 10 h 12 min

      merci pour ce gentil retour 😉

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  • Vero2 9 juin 2018 at 10 h 40 min

    Superbement bien dit….bravo,
    Une instit maternelle de Belgique

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  • Véronique 9 juin 2018 at 10 h 58 min

    Bravo aux maitres et maîtresses pour tout ce qu’ils transmettent à nos petites patates. J’admire tellement votre métier et encore plus depuis que mon grand est rentré en maternelle. Je trouve épatant le travail réalisé avec de si jeunes enfants et je mesure la patience et la persévérance dont doivent faire preuve les enseignants. Encore bravo !

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    • Shivamama 9 juin 2018 at 12 h 28 min

      Hoooo merci. C’est super gentil et gratifiant.

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  • Camélou 9 juin 2018 at 11 h 49 min

    Alors moi, j’ai des grandes patates en CM mais c’est à peu près la même chose, si ce n’est que certains sont désormais plus grands que moi
    Ils nous épuisent, mais sans eux notre vie serait bien trop calme Merci pour ta sincérité sans filtre, ça me fait toujours rire !

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    • Shivamama 9 juin 2018 at 12 h 29 min

      Merci collègue. Pour le coup… je ne connais pas l’élémentaire et ça me fait peuuuuur des grandes patates.

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  • Céline 9 juin 2018 at 14 h 33 min

    Fille d’instit (je n’arrive pas à dire prof des écoles ! ) je sais à quel point ce métier est prenant, fatiguant mais aussi passionnant et gratifiant. Ma fille ainée est en moyenne section et sa maîtresse est absolument géniale !!!! C’est un réel plaisir de voir ma fille grandir et apprendre à ses côtés L’apprentissage en maternelle va bien plus loin que la peinture et le papier mâché. Vous apportez tellement à nos enfants. Vous les élevez au sens strict du terme ! Quant à vous, vous avez l’air d’une super maîtresse de patates !

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    • Shivamama 9 juin 2018 at 14 h 35 min

      Ce message me touche beaucoup. Merci à toi.

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  • Emilie 9 juin 2018 at 17 h 37 min

    J’ADORE ton article si drôle et si touchant.
    Maîtresse de petites patates comme de plus grandes c’est un truc de dingo, une vocation. Je me le dis tous les jours depuis 4 ans et c’est pas pour fayotter
    Et je me dis aussi tous les jours que jamais je ne pourrais !

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  • Instit des coccinelles 9 juin 2018 at 20 h 48 min

    J’adore, merveilleux article.
    C’est tout moi depuis 30 ans .
    Bravo.

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  • Christine 10 juin 2018 at 20 h 52 min

    Bravooo. Super! C’est trop bien de lire des bonnes nouvelles de personnes qui ont la pêche.
    Tres belle description des maîtresses (et maîtres)… et je voudrais ajouter que vous êtes de haut niveau les maîtresses en France et en Belgique car en raison du systeme .. mais pas seulement .. vous éduquer énormément nos enfants à l’autonomie (ça c est sur qu’avec le nombre de gamins par classes il n y a pas d autres solutions). Le systeme d’ici (la Turquie) fonctionne completement à l opposé et c est absolument sans issue. Bref…très grand merci pour tous ces petits qui tressent leur ailes à vos cotés et bravo bravo.

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    • Shivamama 10 juin 2018 at 21 h 15 min

      Merci beaucoup pour ce retour. Hyper interessant d’entendre comment ça se passe ailleurs. Merci encore.

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  • nina 11 juin 2018 at 7 h 26 min

    Félicitations pour votre métier et pour cet article.Ca me plaît énormément.

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  • Marioon 14 juin 2018 at 9 h 59 min

    Genial cet article !! Quelque part je me rend compte de tout ce qu’il se passe dans la journee de ma nenette en petite section !
    Je pense que son instit est très bien mais il y a très peu de communication entre elle et nous les parents… ça maaaaanque !!
    Et quand je demande à ma fille, comment dire… « Aujourd’hui ? Ben je me suis assise sur le banc après j’ai fait pipi et puis c’était la récré et il y a eu la cantine et la sieste et puis tu es venue me chercher ». Ah. Oui. Je vois .
    Alors merci !

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  • Vanessa 22 juin 2018 at 18 h 00 min

    Bonjour ! Merci beaucoup pour votre article ! Moi qui pense sérieusement à me reconvertir, vous lire me motive et me convainc que je ne me fais pas une idée erronée de ce métier !

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    • Shivamama 22 juin 2018 at 18 h 11 min

      Inscrit toi au concours. C’est gratuit ! Tente ta chance ! C’est génial !

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  • Nath 28 juin 2018 at 9 h 25 min

    Merci pour cet article, je viens d’obtenir le CRPE et tu m’as presque donné envie d’être maîtresse de maternelle. Avec un petit qui rentre en PS, j’ai peur de baigner 24/24h dans la petite enfance et de devenir neuneu. De parler à mon mec et mes amis en mode mater.
    Quel est ton secret pour rester un level au-dessus de l’araîgnée Gipsy dans ta vie perso ?

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    • Shivamama 28 juin 2018 at 10 h 20 min

      Hahaha non rassure toi, tu vas chanter « bras en l’air sur la terre » jour et nuit. Mais surtout, surtout, tu vas en rire. Beaucoup.

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