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La maîtresse et sa barque toute pourrie

Cette année scolaire a un goût d’inachevé. En fait, plus qu’un goût : elle EST inachevée. Ils me manquent. Mes élèves. Mes patates. La continuité pédagogique ce n’est pas mon job. Je ne peux pas les observer. Rebondir sur leurs difficultés. Leurs réussites. Avancer avec eux. M’adapter à eux. Mener des projets. Reprendre un geste. Sortir du matériel pour compenser.

En temps normal, nous sommes invisibles aux yeux du gouvernement. Que des pions sur un échiquier. Des chiffres qu’on brasse et qu’on secoue sans voir qu’en dessous, c’est nous. Houhou ! Hoo des gens ! Des vrais gens ! Des gueux nom de Dieu ! On ne nous donne rien. Enfin si, une belle affiche de la Marseillaise qui fera jolie au fond de la classe. On nous pond des lois inapplicables, toujours plus précaires. On ne nous donne pas les moyens derrière pour les faire vivre. Alors on se démerde. L’Éducation Nationale c’est ça. On te donne une barque toute moisie et on te pousse à l’eau. Alors qu’est-ce qu’il te reste ? Ta liberté pédagogique, ta démerde et ton amour du métier et d’eux, tes petites patates d’élèves.

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En temps normal, ma barque, moi, je l’aime parce que j’y fais ce que je veux; avec beaucoup d’huile de coude mais c’est mon espace. Personne ne vient y foutre les pieds ou presque. Eux, en haut dans leur phare d’ivoire, tant que je vais en classe… ils s’en foutent.
Alors, ma barque, je la peins en bleu, pour donner envie et faire rêver mes élèves. J’enlève ma chemise et ma culotte et je rebouche les fissures. J’écope un peu de temps en temps, le soir après 20h quand mes enfants sont couchés. Je fabrique des rames avec des bouts de carton. Ça tiendra le temps que ça tiendra mais faute de mieux on maintiendra le cap avec ça. Avec ma plastifieuse perso et les pages de mon cahier journal, je déploie une grande voile, qui nous poussera loin je l’espère. J’invite mes élèves. Alors, on est beaucoup trop pour la barque pourrie mais on va se serrer un peu et en avant. On est à la limite du naufrage mais on navigue. On voyage. On apprend. Tous ensemble.

Récemment 58 pages de protocole sont tombées sur ma barque. Adieu la culotte, adieu la rame en carton. On me dicte tout. Où je dois placer mes élèves. Quel matériel je peux utiliser (ou plutôt tout ce qui nous est interdit), la distance, les jeux, l’emploi du temps, la récréation. Tout.
Ok. Il y a une pandémie. C’est dangereux. OK. Mais… pourquoi on réouvre les écoles alors ?

Bientôt les bars pourront servir de la bière à 10 personnes séparées d’un mètre de 10 autres, en Suisse voisine les services de prostitution reprennent le 6 juin. Alors une Leffe Ruby en terrasse entre potes c’est OK. Une pipe entre deux inconnus c’est OK. Mais un puzzle dans ma classe c’est DANGER !!

Faut croire que les lois maritimes de l’Éducation Nationale n’ont pas de logique. On pas celle qu’on voudrait.

Je veux juste retrouver ma classe. Mon rafiot pourri, ma démerde et mon équipe. Je veux juste retrouver mes élèves. J’aurais voulu leur dire au revoir. Leur expliquer que bientôt je ne serai plus leur maîtresse et que même si on ne s’est pas beaucoup vu, j’ai été fière de faire ce bout de chemin avec eux. Leur expliquer que bientôt ils seront chez les moyens. Qu’une page se tourne. À eux d’écrire la suite.

On me prive de manière arbitraire de ma liberté pédagogique. De mon droit d’enseigner dignement. On les prive d’une scolarisation alors que chaque samedi H&M déborde de clients.

Qu’on ferme les écoles dans l’urgence car une tempête inconnue approche : OK. Qu’on nous ponde un protocole inapplicable, inhumain : c’est misérable. Qu’on nous refuse l’accès à nos classes mais pas aux grands magasins : c’est scandaleux.

Je veux juste retrouver ma barque pourrie. Parce qu’avec mes élèves, mon atsem et le reste de l’équipe on en a fait un drakkar. Et que le gouvernement tire sur sa propre flotte.

À mes petits vikings chéris : vous resterez une cuvée bien particulière. Mais comme chaque cuvée, vous m’aurez tellement apporté.

Shivamama

6 Commentaires

  • Marie 30 mai 2020 at 21 h 47 min

    Merci. Je vous lis souvent et chaque fois vous me touchez en plein cœur. Bisous (de loin) !

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    • Shivamama 2 juin 2020 at 13 h 19 min

      Bisous masqué

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  • Axël 31 mai 2020 at 8 h 54 min

    Bravo !
    Je suis tellement d’accord !

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  • Nathalie 1 juin 2020 at 15 h 01 min

    Merci pour cet article ! Je peux comprendre votre ressenti face à cette situation ! Moi aussi, j’aurai bien aimé que ma fille puisse retourner à l’école au moins quelques jours, pourquoi son frère et pas elle !! Et pour reprendre vos mots « La continuité pédagogique, ce n’est pas mon job », mais pour certains c’est facile de se cacher derrière ses mots ! Bonne continuation.

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    • Shivamama 2 juin 2020 at 13 h 20 min

      Tout à fait

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  • Berenice 3 juin 2020 at 9 h 06 min

    Bonjour,
    Ô comme vous avez raison !
    J’ai lâché les devoirs de mes 2 loukoums (PS et CP), 1 semaine après la fin des vacances de Pâques…ils ne veulent plus et moi non plus. J’ai perdu avec mon grand tout ce lien de confiance et de complicité gagné au fil des années et pourquoi ??? Pour des devoirs, des cours à la maison, gros paradoxe!!!!
    Alors tous les jours ça me turlupine mais c’était plus possible, je m’énervais, je criais, ils pleuraient !
    Et faire les devoirs à 1 enfant quand t’as 2 autres de 2 et 4 ans à surveiller……
    Justement c’était le bon moment pour les laisser tranquilles…ils ont tellement à apprendre d’autre que les devoirs!
    Ici aussi ils ne retourneront pas à l’école. Le petit hors de question, pour quoi faire ??? Et le grand son père paniqué ne veut pas (pourtant lui va à l’usine…).
    Qu’en sera t’il en septembre ???? J’attends avec impatience la fin de la couvaison d’un nouveau protocole…
    Je vous souhaite une bonne continuation et d’excellentes vacances (pour cet été )

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